Bernard Andrieu
Le Monde corporel. De la constitution interactive du soi,
Préface d’Alain Berthoz, Lausanne, L’Age d’Homme, “Etre et devenir”, 2010, 242 p.
Voici un ouvrage à la pointe de la recherche menée actuellement entre la phénoménologie, la neurologie et la neuro-psychiatrie sur la question de la corporéité et du cerveau. Connaisseur aussi bien de la tradition philosophique européenne que des différents courants de la Philosophy of Mind anglo-saxonne, auteur de nombreux livres, Bernard Andrieu (Université Nancy 2) livre avec ces pages son ouvrage le plus abouti en même temps que le plus synthétique de l’ensemble de ses travaux.
Le corps et le monde communiquent. Leurs interactions, depuis la vie fœtale jusqu’à la mort, constituent la présence des autres en nous. Les apports interdisciplinaires des neurosciences, de la phénoménologie et de la psychanalyse définissent une écologie du soi : l’incorporation, l’incarnation, la perception, l’action et l’émotion sont décrits dans leur dynamisme et leur émergence depuis l’inconscient jusqu’à l’intentionnalité corporelle.

la critique que consacre la revue Sciences humaines du mois d'avril à cet ouvrage :
Le monde corporel
De la constitution interactive du soi.
Bernard Andrieu, L’Âge d’homme, 2010, 252 p., 19 €
Marie Briand
Voici un ouvrage aussi difficile que fondamental. Difficile : attention, c’est un texte de haute volée où les références en phénoménologie, neurosciences et psychanalyse fusent de toutes parts ! Fondamental, car cela vaut la peine de s’accrocher, si l’on en juge par l’importance de la thèse défendue. « Ce livre défend la thèse de l’incorporation du monde et de ses effets sur le vécu corporel du sujet humain. »
Décodons. La « constitution interactive du soi », c’est la construction d’un sujet. Cette constitution passe d’abord par le corps. Bernard Andrieu se situe dans la lignée des philosophes comme Maurice Merleau-Ponty, des psychanalystes comme Didier Anzieu ou encore des neuroscientifiques comme Francesco Varela, Alain Berthoz ou Marc Jeannerod, qui veulent inscrire l’esprit dans le corps. Contre le « cérébrocentrisme », l’auteur soutient que l’esprit n’est pas un dispositif désincarné de traitement de l’information : le cerveau est en interaction avec le corps.
D’un côté, le cerveau « cérébralise » le corps (en dirigeant les actions). D’un autre côté, le cerveau est « incorporé », c’est-à-dire plongé dans un organisme qui l’irrigue de toutes parts et lui transmet des informations en provenance du monde. De même, le monde et le corps entretiennent des relations écologiques. Le corps ne préexiste pas au monde. Il est désormais connu que, dès le stade fœtal, le cerveau se construit au contact avec le monde, à travers le goût, l’audition, le toucher.
D’où l’importance que les psychanalystes du nourrisson ont accordé à la bouche (qui dévore, suce) et à la peau (point de contact avec le monde). Mais ce n’est pas pour autant le monde extérieur qui façonne le sujet à travers les sens : il y a bien une « incorporation » réciproque entre le corps et le monde.
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Rubrique Bibliothèque
30 mai 2010