Le gai savoir de Lucien Jerphagnon
(Au bonheur des sages, Paris, Desclée de Brouwer, 2004, 334 p.)
Par François Félix
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Bibliothèque
Février 2005
Lucien Jerphagnon ferait mentir Nietzsche : la « bête à cornes » ne serait pas la fatalité de l’érudition… En tout cas, son dernier ouvrage en fait un recueil rassemblant dix-neuf études consacrées au monde antique qui lui est si cher ne dément pas ce à quoi se sont familiarisés ses lecteurs depuis de longues années, et qui vaut à son œuvre le succès qu’elle rencontre : le bonheur philosophique de l’information fine, du contexte minutieusement reconstitué, de la nuance exacte. Un bonheur où se rencontrent la satisfaction des intentions élucidées comme le plaisir de voir pris en défaut telle habitude de lecture, telle interprétation surdéterminée, tel cliché tenace : il y a de l’archéologue aussi bien que du démineur chez Jerphagnon.
Ces dispositions sont au demeurant parfaitement explicites : on ne comprendra vraiment un philosophe, écrit en effet l’auteur à la fin de l’introduction qu’il donne à ce recueil, qu’en revenant « à ce moment-là de l’histoire où surgit sa pensée » ; et c’est ainsi « dans l’espace, dans le temps, dans le milieu, dans la vie du philosophe qu’il faut regarder s’inscrire sa philosophie, et non pas dans l’absolu » sous peine d’en rester à la « philosophie des philosophes », soit de ne respirer du passé « que des concepts, autant dire des images et des images d’images »… On l’aura compris : ce sont moins les contemporanéités successives des œuvres au fil de leur réception que la tentative de restituer le contexte où elles ont vu le jour qui intéresse et retient Jerphagnon. Moins leur actualité sans cesse déplacée et renouvelée que l’inactualité de leur situation en considération de la nôtre, qui doit provoquer à penser, c’est-à-dire à modifier et excentrer notre regard.
Qu’on ne se méprenne pas : on est bien loin chez lui de telles de ces reconstitutions de philologues que tout un chacun a croisées, où la philosophie se venge cruellement d’avoir été écartée de l’examen sur elle mené, qui a fini par la dissoudre dans les présupposés du plus gros bon sens, de sorte que le résultat final disqualifie purement et simplement en le retournant contre lui-même le propos tenté… Jerphagnon de toute évidence est d’abord philosophe, et c’est de cette disposition première qu’il faut entendre ce qu’il donne pour sa règle de méthode : « il faut se faire historien pour être philosophe ; il faut se faire philosophe pour être historien ».
Le crédit est ainsi accordé d’emblée : il y a des représentations, des idées, de la culture soit toujours de la philosophie derrière, dans et à l’initiative des choses faites et dites, des actes, des proclamations, des discours et des textes ; et c’est à ce substrat qu’il faut ramener pour les comprendre les faits, et plus encore les « états de fait ». On le remarque en particulier dans la partie centrale de cet ouvrage, « Politique, philosophie et phantasmes », où l’auteur s’attache à faire voir reconduits par la doxographie stéréotypée des empereurs romains condamnés par l’histoire les traits helléniques archaïques puis classiques relatifs à la figure du tyran, à montrer chez Caligula ou Néron l’empreinte de traités philosophiques grecs de la royauté, ou encore lorsqu’il décèle dans l’organisation par ces derniers de leur pouvoir les influences concourantes du mythe grec de l’Apollon solaire et de l’héliolâtrie égyptienne, assumée de sorte à rallier la part orientale grandissante de l’Empire la démesure aurait d’une certaine façon commencé par être celle de l’Empire lui-même… Huit articles, qui sont autant d’éclairages croisés sur le rôle qu’a pu jouer pour la Rome impériale la Grèce politique et donc philosophique.
On ne résume ni ne détaille dix-neuf études. Qu’il nous soit donc permis de relever simplement, à notre gré, les illustrations données (dans la première partie, intitulée « Mythe & raison ») de l’usage régulateur des mythes dans cette antiquité qui assumait plusieurs régimes du vrai, et une lecture stimulante du mythe de Narcisse selon les catégories de l’ubris comme selon la disqualification platonicienne du reflet (« Narcisse avant l’ère de la subjectivité »). Ou bien, dans la troisième partie, particulièrement plaisante, (« Philosophie et humour »), l’usage tactique par Platon des imbéciles dans ses dialogues (« Platon et les elithioi »), l’effort lexical déployé par saint Augustin dans son combat contre la sottise suivant le large éventail s’étendant de la lourde stupidité jusqu’à l’aveuglement au Verbe divin , ou cette magnifique typologie présentée des morts des philosophes antiques : morts quelquefois sublimes, le plus souvent burlesques voire grotesques et ridicules, mais toujours inversement symétriques à l’enseignement dispensé par le vivant comme s’il s’agissait là d’un tribut à payer, fût-ce de manière posthume, pour cette ubris que constitue au fond pour le commun l’exercice même de la philosophie… Toutes études rédigées la plume vive et légère, avec cet allant et cet air de ne pas y toucher trop qui n’auront pas peu contribué à la faveur rencontrée par leur auteur. Comme s’il s’agissait que l’air ne cesse pas de circuler, que l’érudition la plus armée ne surimpose pas sa marque. Parce qu’en définitive cet effort de retrouver le monde antique ne touchera jamais complètement au but. Et que de cet écart émane justement le charme inépuisable qu’y éprouve celui qui s’expose à « l’obscure clarté qui tombe de ces soleils éteints par le temps, et que seule nous rendrait nous rendra ? l’éternité ».
© François Félix
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Février 2005