Daniel Marguerat et Denis Müller éd.
Mourir … et après ?
Genève
2004
Par Denis Müller
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Bibliothèque
Mai 2004
Extraits et prolongation de l’introduction (Denis Müller)
Ce petit livre qui vient de paraître se situe à la croisée de la théologie, de la philosophie et de la science des religions. On peut y lire un questionnement existentiel, aux confins des traditions de pensée, des courants religieux et des généalogies critiques différenciées.
Méditer sur l'au-delà de la vie est un lieu incontournable, décisif, de l’interrogation humaine. Monuments, documents, traditions religieuses et philosophiques de tout temps et de toute civilisation en témoignent. Tombes, rites funéraires, beaux-arts, stèles et inscriptions, poèmes et littérature.
Innombrables sont les modes d’expression par lesquels les êtres humains et les sociétés déclinent leur compréhension de l’après-mort ; en retour, ce questionnement sur l'après de la vie interroge sur la portée de l’existence des vivants, et sur la pertinence de l’histoire et du monde. La mort n’est pas un sujet particulier, régional, dévolu à des spécialistes ou à des « grands prêtres » du savoir ou de la spiritualité ; elle engage, d’entrée de jeu, le tout de l’humain, l’enjeu même de notre vie, le prix de l’amour, le risque de la foi.
[…]
Dans ces contributions, la lectrice, le lecteur ne trouveront pas de réponses toutes faites, mais des problématiques décapantes, et, peut-être, des guides appropriés sur les chemins périlleux de la quête personnelle, de l’existence authentique, de la croyance incarnée et de l’agir juste.
Si l’affirmation philosophique qui ouvre le propos peut étonner (« La mort n’est pas un problème »), c’est qu’en ce domaine crucial, le recours à des « solutions » fussent-elles débordantes de foi ou de bon sentiment ! n’est guère aidant ou éclairant. La manière contrastée et chatoyante dont les religions celles de l’Egypte pharaonique d’abord, l’hébraïsme, le judaïsme et le christianisme ensuite, comme exemples parmi d’autres possibles abordent l’imaginaire et le « croyable disponible » de la vie future est riche d’enseignements ; elle incite aussi à la modestie et à la discrétion. Ces projections symboliques dans l’après-mort semblent en effet déplacer les lieux de fixation usuels de nos angoisses et de nos incertitudes. Au lieu de désigner une topographie statique et par trop certaine de l’après-mort, elles disent plutôt, chacune dans leur style, les forces vitales et créatrices qui sont à l’œuvre dans l’humanité : elles déploient les ressources de foi et d’action censées résister aux puissances de dissolution et de désespérance. Elles recourent aux métaphores indépassables de la poésie, susceptibles de tenir à distance l’expérience insoutenable du tragique ou la morne usure du temps.
[…] La méditation au sujet de la mort, avec ses risques de fuite en avant, retourne fréquemment à des figures littéraires d’incarnation du soi et d’habitation du monde. Pour plusieurs auteurs de ce livre, le détour par tel écrivain, la communication indirecte sont apparus comme les seuls modes d’approche de l’indicible. Ces appels à un langage oblique, qui évoque et suggère plutôt qu'il ne décrit, témoignent d'un refus de laisser entendre que nous pourrions, d'une façon ou d'une autre, maîtriser l'objet de notre réflexion.
[…] La mort et son après demeurent immaîtrisables.
Ce qui est dit ou murmuré ici, d’une espérance et d’un possible, d’un encouragement à vivre ou d’une motivation éthique renouvelée, mobilise les ressources de l’imagination symbolique. Les religions, christianisme compris, n’échappent pas à cette règle anthropologique et aux structures de l’imagination militante. Elles nous fournissent des outils précieux pour affronter, dépasser, conjurer si faire se peut, le nihilisme de révolte qui ne cesse de faire barrage au désir de vivre et à la grâce d’exister. Mais un nihilisme de légèreté n’est pas nécessairement incompatible avec un christianisme du bonheur si du moins on entend libérer la vision chrétienne de l’existence des relents de tristesse qui en barrent trop souvent l’accès.
S'interroger sur la mort et son après rejaillit sur la question même du sens de la vie et des forces requises pour affronter le mal et la souffrance. La considération lucide de la mort devient ainsi un appel à la vie bonne, au double sens d’une vie heureuse habitée d’amour et d'un comportement ajusté aux valeurs.
*****
J’ai, pour ma part, pris le risque de commenter la fameuse phrase de Rimbaud : « la vraie vie est ailleurs. Nous ne sommes pas au monde ». Non pour récupérer théologiquement ou éthiquement l’irrécupérable adolescent de Charleville et le voyant inimitable d’une Saison en enfer ou des Illumination, mais parce que je crois aidé des commentaires de Yves Bonnefoy ou de Henry Miller que la poésie demeure un aiguillon indispensable pour toute réflexion théologique et éthique authentique, qui entend éviter les pièges symétriques du spiritualisme dégoulinant et du rationalisme abstrait chers à l’époque.