Etudes sur Tchouang-tseu
Par Jean François Billeter (Ed. Alia, 2004)
Par Anne Salem-Marin
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Bibliothèque
Août 2004
On appelle «le» Tchouang-tseu un ensemble de textes écrits par Tchouang-tseu philosophe chinois mort vers 280 avant notre ère et dont on sait peu de choses et par des auteurs anonymes proches de sa pensée. C’est un classique beaucoup lu, cité et commenté au cours des siècles. C’est une pensée de la liberté, la liberté d’un sujet libre parce qu’agissant. Jean François Billeter, grand connaisseur de la Chine et de la langue chinoise, travaille à sa traduction depuis de longues années et il nous permet aujourd’hui d’approcher cette œuvre d’accès difficile d’un regard neuf.
Les Etudes sur Tchouang-tseu paraissent après les Leçons sur Tchouang-tseu. Sylvie Bonzon en a fait un compte-rendu dans Contrepoint philosophique en juillet 2003. Il s’agit de quatre leçons données au Collège de France par J.F. Billeter en 2000 après qu’il eut quitté l’Université de Genève, où il a été professeur d’études chinoises et que l’auteur considère soit comme un complément, soit comme une introduction au présent ouvrage. Il y explore «une partie différente du gisement».
Parler à l’imagination, parler en homme vrai, telle est la méthode de Tchouang-tseu et le dialogue son art privilégié. Encore faut-il rendre accessible le texte original. C’est là que l’apport de J.F. Billeter me semble capital. Il parle de la mutation qu’il impose à l’expression chinoise pour aboutir à une expression naturelle et immédiatement intelligible en français (il a intitulé un des chapitres de la partie «compléments» de son livre «La traduction vue de près» et sa démonstration est passionnante pour qui s’intéresse à ce problème). Dans le corps du texte, il nous donne un exemple de sa manière de traduire, qui est aussi une bonne introduction à la pensée de Tchouang-tseu.
Traduction littérale: «Vivant en communauté avec les hommes, nous ne pouvons pas quitter les hommes. Mais, ce qui change et ce qui ne change pas dans le monde variant de génération en génération, il est vrai que seuls ceux qui sont sans intentions et qui ne s’imposent pas d’emploi particulier sont capables de suivre ces changements et de ne pas en subir les fâcheuses conséquences.»
Traduction proposée: «Nous vivons en société, nous ne pouvons pas nous soustraire à cela, et les mœurs changent en outre à chaque génération. Pour s’adapter au changement, plutôt que d’en subir les affronts, il faut savoir ne poursuivre aucun but et ne s’imposer aucun rôle défini.»
Cet exemple exprime en effet deux idées fortes de la philosophie de Tchouang-tseu: la première c’est ne poursuivre aucun but (agir selon) et la deuxième c’est ne s’imposer aucun rôle défini (critique radicale du pouvoir).
Agir selon, c’est, tout en ne poursuivant aucune fin particulière, agir au gré des occasions et des rencontres, selon les exigences du moment, et le faire sans jamais aliéner sa liberté d’action.
D’autre part, Tchouang-tseu met en scène dans de nombreux dialogues une critique agissante du pouvoir. Il révèle aux princes cette pensée inavouée que le pouvoir est un fardeau et qu’à la longue tout homme qui le porte, s’il n’est pas une brute, aspire à en être libéré. «Celui qui possède les autres est empêtré, ceux qui sont possédés par quelqu’un se sentent menacés. Défaites-vous donc de l’embarras du pouvoir, de l’inquiétude d’être prince, cheminez selon la voie, seul au royaume des vastes espaces.» Tchouang-tseu condamne absolument le pouvoir, parce qu’il résulte d’un refus de nous ouvrir au changement, dans notre rapport à autrui, et nous empêche par ce fait d’exercer sur lui une action féconde. Ou, autrement dit, nul ne peut susciter chez autrui une transformation s’il n’accepte d’être transformé lui aussi.
Cheminer selon la voie. Qu’est-ce à dire?
La voie est une forme d’activité à laquelle l’homme accède lorsqu’il cesse de vouloir.
Notre activité a deux régimes : le «céleste» et l’ «humain». Tchouang-tseu range dans la catégorie du «céleste» ceux de nos actes qui sont à la fois efficaces et spontanés, dans celle de l’«humain» ceux qui sont voulus et calculés, et par conséquent moins efficaces, voire inefficaces ou malencontreux. Je cite J.F. Billeter: «Dans les actes qui sont «du Ciel» et dans ceux qui sont «de l’homme», notre rapport à nous-même n’est pas le même. Dans le premier cas, l’acte résulte spontanément de la conjonction de toutes les facultés et de toutes les ressources qui sont en nous, de celles que nous connaissons aussi bien que de celles qui nous sont cachées. L’acte est, en ce sens, entier. Il est nécessaire en ce qu’il résulte d’une nécessité que nous ne contrôlons pas. Quand l’acte est « de l’homme », par contre, il n’est ni spontané, ni entier, ni nécessaire.» On ne peut pas faire abstraction de l’ humain en nous. L’homme pratiquera donc simultanément une activité «de l’homme» (calculée, prudente) et une activité «du Ciel» (spontanée et nécessaire). C’est le régime double que Tchouang-tseu recommande tout particulièrement: «Savoir en quoi consiste l’action du Ciel et savoir en même temps en quoi consiste l’action humaine: il n’y a rien au-dessus de cela.» Pour démontrer que nous connaissons tous ce double régime, J.F. Billeter donne ces exemples: quand un musicien met sa maîtrise des formes musicales au service d’intuitions ou d’émotions dont il n’est pas le maître ou quand quelqu’un parle de façon inspirée sans cesser de manier le langage avec aisance et précision, alors l’activité «du Ciel» et l’activité «de l’homme» sont en accord. Dans un intéressant rapprochement avec les Evangiles et avec saint Paul, J.F. Billeter parle «du moyen de se mettre en état de grâce pour agir».
En lien avec ce qui précède, J.F. Billeter évoque dans un chapitre original son exploration conjointe du Tchouang-tseu et de l’hypnose, dont il a une expérience pratique limitée, mais qu’il a approfondie depuis quelques années par l’observation, la lecture et la discussion. Son point de départ a été la découverte de «l’arrêt», c-à-d de l’acte par lequel nous pouvons suspendre toute activité intentionnelle, ce qui introduit au cœur de l’existence une possibilité d’expérimentation, un jeu, possibilité que Tchouang-tseu a exploitée. Il définit l’hypnose comme «l’ensemble des régimes d’activité dans lesquels la conscience, bien qu’éveillée, s’abstient d’interférer avec l’activité spontanée du corps.» Une manière aussi d’accéder aux sources de notre propre imagination. Il termine ce chapitre par cette réflexion: «L’accoutumance à l’imaginaire artificiel rend le recours à nos ressources propres de plus en plus difficile. Elle finit par nous couper de l’imagination opérante qui est notre bien le plus précieux et la source de notre liberté. Pour parer à ce danger, une nouvelle conception de la liberté serait peut-être utile. Nous la concevons traditionnellement comme le pouvoir de choisir entre deux termes, à l’intérieur d’un système donné, ou comme le pouvoir de persévérer dans notre action en dépit des obstacles qu’elle rencontre. Nous pourrions aussi la concevoir comme le surgissement du nouveau qui se produit parfois en nous quand une transformation de notre vie est devenue nécessaire.»
Il y a encore dans ces passionnantes Etudes sur Tchouang-tseu une réflexion sur le langage (en rapport avec l’expérience philosophique de Wittgenstein). L’auteur conclut en disant que les interrogations de Tchouang-tseu communiquent avec les nôtres sur des points essentiels. La lecture de son livre nous en convainc aisément.
© Anne Salem-Marin
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Rubrique Bibliothèque
Août 2004
Anne Salem-Marin est née en Valais et vit à Lausanne. Elle a publié deux recueils de poèmes en prose «Enigme dans un miroir» (éd. Empreintes) et «Voler selon» (éd. Le dé bleu) et différents ouvrages et traductions aux éditions pour la jeunesse La Joie de lire. Elle a récemment collaboré à l’ouvrage de Christian Müller «Nouvelles de ce monde-là» paru aux éditions Labor et Fides.